Ici commence ma garde

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Ceux qui me suivent régulièrement doivent s’en rendre compte : je ne suis pas la plus active sur les réseaux sociaux. Outre les faits de la vie, il y a aussi une volonté d’être un peu protégée et isolée.
Bien sûr, j’y suis parce que j’aime partager mon travail, mais cette sur-connexion m’épuise.

L’an passé, j’ai fait le choix de désactiver quasiment toutes les notifications de mon téléphone, vous savez, ces saletés d’alertes qui vous happent deux minutes d’attention pour rien du tout, vous obligeant à faire un effort surhumain pour vous remettre dans ce que vous faisiez. Les sollicitations permanentes me vident littéralement la tête…  Généralement, ça finit par me faire disjoncter. Je suis victime de ce dilemme ou : je travaille sur pleins de sujets et j’aime cette hyperactivité et d’un autre côté, je rêve de prendre le temps de faire les choses sans en avoir une montagne à gérer.

Ayant une coupure entre mon bac+2 et +3, j’ai décidé de mettre ce temps à profit pour rejoindre un ami d’enfance qui a une profession aux antipodes de la mienne : berger.
Nous savons tous que cette « vie à la dure », déconnectée, est bénéfique. J’ai donc décidé d’enfin sauter le pas de l’invitation qu’il me tend depuis des années et de le rejoindre.

Non loin du col de Jaboui – VERCORS

J’ai nécessairement des appréhensions, je suis trop campagnarde pour les Citadins, trop Citadines pour les campagnards. Je sais d’avance que nous allons nous lever aux aurores, être en haut d’une montagne seuls avec des brebis et que je serais loin de mon confort quotidien. Ça a quelque chose de grisant et à la fois, ma flipette intérieure se demande pourquoi je fais des choses pareilles ! Ce qui m’inquiète le plus, c’est plutôt la vie quotidienne. L’accessibilité de la montagne pour les courses etc…. Je cite S.Tesson dans les forêts de Sibérie « La vie est une affaire d’épicerie ». Personne ne pourra le contredire.

Je finis par bâcler mon sac de voyage la veille au soir du départ, j’essaie de voyager le plus léger possible. Je vais subir environ 7 heures de train pour aller là-bas, inutile de s’encombrer. Je sais que je vais le regretter mais j’abandonne le trépied dans mon appart, Deux sacs de fringues/livres/gourde/bordel et un de photo sont déjà suffisamment pénibles à trimbaler.

 Je vous passe les détails du voyage qui a duré une dizaine d’heures, correspondances comprises. L’excitation première a laissé place à la fatigue et à la hâte d’arriver.

Sur la montagne, la déconnexion est totale, je ne capte rien, même pas l’appel d’urgence. Voilà qui va grandement me simplifier la vie. Indisponible pour tout le monde, sans différence. Je me familiarise avec ce que sera ma vie pour plusieurs jours et un sentiment étrange de vide/plénitude m’habite.

Je ne fais que des demi-journées de garde, me concentrant sur d’autres activités. J’ai tenu un carnet de bord tout le long de mon séjour, j’ai été me balader un peu plus loin, j’ai lézardé au soleil en fermant les yeux et ai joui d’une solitude plus que complète.

Ici oubliez vos écrans, les algorithmes qui vous proposent des pubs toujours de plus en plus correctes pour lesquelles nous avons accepté de céder nos données. D’ailleurs, pas de pub, nulle part. Pas de bruits si ce n’est celui des brebis, seulement le souffle de la montagne. Pas de klaxon, de cris, de bruits de circulation, d’écran 4×3, de tablette, d’internet, même le facteur ne vient pas ici. Aucun pilonne électrique ne vient trancher l’horizon, ici la nature est seule reine (Bon bien sur, notre cabane est un furoncle sur son flanc).

Garde matinale dans le brouillard

Le soir, nous profitons de voir les étoiles s’allumer. Je vois la voie lactée à l’œil nue et ne me souviens plus exactement de la dernière fois que ça m’est arrivé. Je me rends compte aussi que je n’ai jamais appris à repérer les constellations et que passé la petite et la grande Ourse, l’étoile du nord et du berger, mes connaissances s’arrêtent là. Comme c’est affligeant.

Oeillet de montpellier et chardon

En revanche je me souviens avoir eu des cours sur l’histoire des Hommes, quelques choses de moins utiles dans les circonstances ou je me trouve. Je me souviens de toutes ces heures sur le banc d’une école à apprendre des théories qui ont certes fait la soi-disant grandeur de notre civilisation mais qui ne nous ont jamais rendu plus heureux.

Mon ami et sa fidèle Chinook

Parfois, quand l’occasion se présente et que je suis avachi sur le flanc de la montagne et qu’elle semble soutenir mon corps comme dans un berceau, j’aperçois d’autres êtres vivants. Des vautours, des faucons, un aigle royal, des lièvres…Nous entendons les marmottes piaillées. Je me sens chez moi. Je sais ou le soleil se couche tous les soirs, je ne me lasse pas de cette vue.

Vautour

Les derniers jours, je suis partagée avec l’envie de retrouver ceux que j’ai laissé en partant et celle de rester ici à jamais. Ce qui m’évite le vague à l’âme c’est de voir trois personnes importantes le jour de ma descente. La « pilule » passe mieux comme on dit.

Je ne vous raconte pas volontairement tout le périple, ni tout ce que nous avons pu faire, pour me laisser l’opportunité de faire autre chose de ces 700 fichiers et de ce carnet de bord qu’un article sur mon blog.

[Mois + 2 après mon retour]

Dans ma tête, en ce moment, c’est Koyaanisqatsi, je regrette amèrement de ne pas être restée là-bas.

J’essaie d’assommer mon éternel état de punk mais ne suis pas sure d’y arriver, je me fais du mal en lisant beaucoup de livres traitant du voyage et de la solitude et je marche beaucoup. Je fuis les transports mais l’odeur de la ville est trop forte et me rappelle sans cesse ou je ne suis plus.

Des chiens partout !

J’ai le mal des montagnes, le mal de ce véritable slow living, pas celui que les blogueurs nous vendent. Je sais pourquoi je fais des études, pourquoi j’avance. C’est ma manière de lutter contre un monde ou je ne m’y retrouve pas. Parfois, j’ai juste le cœur dans les souliers, ceux qui sont forcés de heurter l’asphalte.

Merci pour tout, mon ami.

Vous avez été nombreux à vous interroger sur ce voyage, le pourquoi et le comment. Ce que j’en retiens, c’est que je ne suis pas la seule à ressentir tout ça.

Qu’en est-il de vous ?

  1. Fév 1, 2020 1:45

    Un grand merci pour ton partage ! La liberté de ressentir est ce qu’il y a de plus précieux, pour ce qu’elle permet de préserver autant que de partager, ton titre et ta question de fin s’unissent à merveille ! Merci pour cet entracte !

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